Ching Chong Waf Waf
Par Julia Marchand

My-Lan Hoang-Thuy semble jouer des onomatopées qui forme son patronyme. Dans la bouche de certain.e.s, son prénom est tout autant cabossé, amputé. « Ching Chong Waf Waf » est la réponse, non dénuée d’humour, de ces mots qu’on écorche. Le titre de cette exposition parle, en sus de sa pratique, de nous. Il tente même de réconcilier les bouts de plusieurs histoires et en premier chef, de la sienne. Il envisage également de cerner les contours d’une chinoiserie contemporaine dans ce qu’elle contient d’ambiguité dans le regard, le goût et la notion diffuse de tourisme.

« Ching Chong »  est le pendant vocal d’un regard mal placé que l’artiste récolte dans les rues parisiennes comme d’autres essuieraient des oeillades complaisantes. « Waf Waf » pourrait être ce chien de porcelaine venu d’ailleurs, un faux semblant de carte postale héritée des Expositions Universelles. La nacre et le bois précieux racontent cette transaction de mains et de regards qui se prolonge jusqu’à notre temps. Nul hasard s’ils deviennent les supports des œuvres de My-Lan dont le format invite à la confrontation intime. Rapprochez-vous s’il vous plait, ici il y a tout à voir ! Ses autoportraits sur nacre soigneusement disposés sur les murs de sa présentation au Salon de Montrouge exhibent et occultent une partie d’elle-même. Elle joue à performer une exhibition contrariée. Quand la nacre attise la curiosité, la miniaturisation parachève le caractère d’une œuvre faussement fétiche. La pièce s’ouvre en réalité sur une tout autre problématique. Cette dernière est l’histoire personnelle de l’artiste dont elle tente, année après année, de reconstituer les morceaux par l’intermédiaire de la parole et de la photographie, toute entière tournée vers un processus de reconstruction de soi. Un soi qui s’érige face à la fragmentation d’un récit familial, un soi qui s’amplifie face au « Ching Chong » sonnant à l’unisson. Ses autoportraits s’adossent à la double histoire d’un individu en quête de sa propre histoire et de notre regard éclaté par l’appel d’exotisme. L’artiste a réussi à faire sienne la Chinoiserie des temps modernes ; elle adopte ce regard de tourisme gazeux comme modalité d’émerveillement, comme outil de captation de la lumière ou de construction de récit balnéaire. Les images de cette exposition en témoignent, tout comme le sont les palettes de peinture qui adoptent un air domestique confortable et rapide, séduisant et mobile. Sur chaque monticule soyeux de peinture se pose une image-souvenir. La photographie revient, détournée, cabossée, amputée, érotique et contrariée à l’image de ce qui sonne comme une onomatopée. La nacre a cédé et avec elle, l’emploi d’un matériau naturel. L’artifice prend la relève pour nous charmer en nous contant l’histoire des entreprises d’ameublement qui continuent de rêver d’ailleurs, de bois d’essence asiatique ou africaine afin de prononcer de nouvelles onomatopées. « Ching Chong Waf Waf ».



Notices
Par Aurélien Mole :

Le graphisme dans sa dimension technique occupe une part importante dans la formation et l’imaginaire de My-Lan Hoang-Thuy. Logiquement, c’est moins l’aspect communicationnel traditionnellement attaché à cette discipline qu’une interrogation sur la façon dont les signes et les images sont produits et diffusés qui a guidé ses recherches et l’a orienté vers les arts plastiques. La pratique du dessin est l’autre courant qui irrigue la pratique de cette jeune artiste formée à Dupérré et aux Beaux-Arts de Lyon et de Paris. Ainsi, la dimension gestuelle qui anime une ligne est un élément récurrent de son travail.


Sans titre (pomme) est un petit amas de peinture acrylique énergiquement étalé et figé dans cet état par évaporation de la part aqueuse du liant qui ne laisse que la résine et le pigment. Dans l’épaisseur du medium, on distingue assez aisément ce qui est de l’ordre de la peinture pressée du tube des différents gestes d’étalements de la pate. A la surface de ce geste figé, l’artiste a imprimé à l’aide d’une imprimante jet d’encre une de ces images qu’elle réalise lorsqu’elle est en voyage. A une époque ou l’image glisse d’un écran à l’autre à la vitesse de la lumière, l’imprimer sur de la peinture provoque une forme de ralentissement qui conduit à l’observer de façon plus intense et à se demander de quel pigment ces images numériques sont-elles faites ?


Sans titre (peinture) est la pétrification du geste nonchalant qui consiste à presser de la peinture hors du tube. Ici, l’évaporation de la part aqueuse du liant ne laisse que la résine et le pigment blanc dessiner une forme de calligraphie de l’écoulement. A la surface de ce geste figé, l’artiste a imprimé à l’aide d’une imprimante jet d’encre une de ces images qu’elle réalise lorsqu’elle est en voyage. Le tracé de la peinture délimite la surface sur laquelle l’image peut se déposer au point de rendre celle-ci quasi abstraite. Combinant les traditions gestuelles et figuratives de la peinture sans qu’aucun de ces deux courants ne prenne le dessus, My-Lan Hoang-Thuy produit des dialogues complices entre la matière et l’image qui obligent sans cesses à ajuster son attention pour déchiffrer ce que l’on regarde.


Nu IV est un morceau de nacre sur laquelle l’artiste a imprimé une image détourée qui la représente nue. Si les dimensions de l’objet renvoient d’emblée à la tradition de la miniature, elles obligent aussi à lire ce corps comme un signe où demeure une ambigüité : l’artiste fait-elle ou forme-t elle un signe ? Autrement dit, est-ce que son attitude et ses gestes expriment une situation un peu comme le ferait un mime ou bien, est ce que les contours de son corps dessinent un pictogramme non identifié ? En refusant de trancher entre ces deux possibilités, My-Lan Hoang-Thuy se tient à la limite de ce qui différencie un idéogramme (caractère qui représente une idée) d’un phonogramme (caractère qui représente un son). A moins qu’il ne s’agisse de l’image d’un corps féminin ?


L’Oreille est un coquillage dans la nacre duquel des trous ont été percés afin d’y faire passer un anneau en métal sur lequel est accroché de la peinture acrylique noire étalée en un entremêlement de courbes et de contrecourbes qui a séchée. Ce collage de petites dimensions renvoie aux assemblages beaucoup plus monumentaux des premières expositions de l’artiste qui associaient des fleurs aux pétales recouverts d’images, des couvertures imprimées et des éléments sinueux en bois découpé et peint. Ici, c’est l’image d’une oreille ornée d’un bijou qui vient à l’esprit. Une oreille faite dans la matière des bijoux, en se plaçant d’emblée du coté du décoratif, My-Lan Hoang-Thuy joue à comprendre comment l’ornemental peut faire signe sans sombrer dans l’ostentatoire ?


Ikebana est une peinture miniature (à moins qu’il ne s’agisse d’une sculpture ?) réalisée en acrylique séchée. Ici trois teintes on été disposées les unes sur les autres, comme sorties du tube, dans une composition sinueuse. Peinture qui figure le geste sans être figurative, Ikebana évoque aussi le moment où les pigments sont disposés côte à cote sur la palette du peintre avant d’être mélangés et étalés sur la toile. On peut se demander quelle couleur ces trois teintes donneraient mélangées ensemble ? On peut aussi les envisager comme un collage, une composition qui associe formes et couleurs, un peu à la façon des ikebanas, ces arrangements floraux bidimensionnels de tradition japonaise, faits pour exalter le dessin des végétaux autant que la variété de leurs teintes.



Par Léa Chauvel-Lévy
Catalogue du Salon de Montrouge 2018

Bicéphale. C’est en effet peut-être un travail de mémoire à deux têtes que l’artiste plasticienne My-Lan Hoang-Thuy met en scène inconsciemment. S’entremêlent dans ses créations deux cultures visuelles présentes par touches, l’une occidentale, l’autre vietnamienne. La culture occidentale est pour sa part directement liée à ses études, franco-suisse, des études de design graphique où l’histoire de ses codes et son effet sur le conditionnement des esprits l’imprègnent durablement. Il en découle formellement des créations qui interrogent le pouvoir et l’impact du langage visuel sur la société. C’est le cas notamment de sa série de sculptures en bois créées en outre à partir de signatures des grands noms de la Sillicon Valley (Sergey Brin, co-fondateur de Google ou encore Mark Zuckerberg co-fondateur de Facebook). En dessinant dans l’espace de façon sculpturale ses signatures de personnalités à l’origine des outils que l’on utilise tous les jours dans le monde entier, l’artiste s’attèle à démontrer une standardisation, voire normalisation mais aussi à la décrypter. Son analyse est fine : définir l’outil c’est influer sur la forme. Aussi, remonte-t-elle à la source d’une typologie d’outils symboliques (Mac, Photoshop, appareil photo, ou encore outil de recherche tel que Google) pour tenter de renverser un certain ordre visuel prévisible et dicté. Utiliser ces signatures spécifiques, revient à tenter d’échapper au sort du prédictible et de la traçabilité. L’autre pan de son travail, source plus enfouie mais notable dans ses créations est cette culture asiatique, parfois kitsch selon ses mots, qui émerge sous la forme de matériaux tels que la nacre, le bois, ou certains motifs floraux, à l’instar de ses fleurs délicatement tatouées ou de ses sculptures qui reprennent parfois la structure de temples extrêmes-orientaux. Ses autoportraits sur nacre, petits éclats de sa propre image renoue avec deux histoires ; la sienne bien sûr mais celle de la photographie ici détournée de son support traditionnel. C’est également le cas pour les photographies qu’elle a prises d’environnements personnels, imprimées sur PVC qui permettent là encore à l’image de sortir du cadre. Emanciper les techniques, les renverser, ainsi se structure la démarche d’une artiste qui connaît trop bien la technique, les outils et les machines pour ne pas, un peu et gentiment, les malmener. Conjurer le prévisible, perturber l’attendu.



Jeunes Adultes, Volume II
Par Julia Marchand

Camargue. Je répète. Camargue. Inondation de lumière et marécages. Dunes de sel spectaculaires digne d’une excursion sur la lune. Il me répond : « balcon ». Balcon gris de l’immeuble que personne ne regarde lors des jours de pluie, lors des jours de lumière, lors des nuits. Julien souhaite le balcon comme il envie les petites cours de maison sans discours. Une cour sans émotion pour y planter des figures, ces « foyers d’irradiations ». Le corps dénudé côtoie un arbre et l’arbre se prend d’amour pour une chaise banale. Il y a des photographies de nus qui sonnent comme la cour : modestes, en-deça des légendes qui courent sur le nu en Camargue.

Les photographies de Julien Carreyn jouent la carte de la déception afin de rester habilement dans cette limite du « en-deca » des grandes légendes qu’on saupoudre sur l’adéquation, pourtant si merveilleusement vendeuse, du nu féminin en Carmargue. Alors, on place l’érotisme dans du feutre pour le maintenir en sourdine ; on force sur le petit format et on s’oppose à la lumière qui éclate en temps de Feria. Jeune Adultes Volume II détourne des trajectoires sillonnées avec éclat.

My-Lan Hoang-Thuy rentre en scène. Jeune artiste récemment diplômée de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris elle a, depuis plusieurs années, la fièvre du perfectionnisme. Écrin de nacre, autoportrait mignon, fleur délicate. Modèle pour Julien, elle est aussi l’une de ses plus grandes complices, se prêtant ici au jeu d’un doux sabotage de sa trajectoire sillonnée avec éclat. Pour nous, pour lui, My-Lan fait autre chose ; elle confectionne des choses qu’elle ne maitrise pas. Faux-pas délicieux assoiffés d’abstraction. Désapprentissage d’un geste qu’on assèche comme on assècherait la Camargue pour faire voir les « au-deça » : ce terreau atypique en toute part discret, ces petits bruits qui sifflent pour ne rien dire, voire pas grand-chose.

Jeune Adultes Volume II est l’importation de l’esprit d’ « INTOTO » en Carmague couplé à une complicité bicéphale. Co-pensé par Julien, INTOTO expose les faces B ou les test pressing des œuvres d’art lors d’expositions à géométrie variable. On y trouve parfois un morceau de papier en devenir d’œuvre, un prototype sous-estimé ou peu exposé à la conscience du marché, une énergie libre et un geste non retenu. INTOTO à Arles c’est comme une anti carte postale, une fièvre qui sommeille et une exposition feutrée pour dorloter les Jeunes Adultes.